Si Frère Jacques s’endort autant, c’est parce qu’il faut qu’il se lève vers 2 heures tous les matins pour sonner les #@!♠☠§†%! de matines.
Les heures se suivent et se ressemblent toutes; je dirais même plus, elles sont toutes identiques. Soixante minutes, dont chacune contient soixante secondes; chaque seconde d’une durée absolument pareille. C’est tellement évident que je ne devrais même pas en parler… Mais le temps n’a pas toujours été aussi rigoureux, et ne l’est toujours pas pour beaucoup encore aujourd’hui. Ceux qui vivent et ont vécu avec le soleil comme principale source de lumière ont des journées élastiques, dont la durée change selon les saisons. C’est surtout ça qui est évident, et que nous avons oublié.
Ce n’est que depuis la révolution industrielle (et les syndicats) que nos heures de travail sont standardisées. Cela apporte un changement majeur dans le rythme de vie contemporain : l’hiver au Québec, nous travaillons de l’aube au soir (ou plus tard), mais l’été nous ne travaillons pas toute la journée. Les heures de bureau standard nous laissent, à la belle saison, un peu de soleil pour les loisirs. Luxe que le paysan, d’hier et d’aujourd’hui, n’a pas.
Imaginons deux secondes que, comme avant-hier, ce ne soit non pas l’horloge, mais le clocher de votre paroisse qui structure votre emploi du temps. Voyons si vous buvez autant de sangria estivale sur une terrasse, en suivant les heures canoniales.
Autour de 2h du matin, vous entendez au loin les vigiles (a.k.a. les matines). Pour les lève-tôt, comme les moines dont la vie est exemplaire, ou votre oncle Théodule qui doit avoir fini le trait de ses vaches avant l’aube, c’est le commencement de la journée. Mais comme vous travaillez dans un bureau au centre-ville, aux vigiles vous pouvez peser sur snooze à l’aide d’un oreiller stratégiquement placé sur vos oreilles. Puis, au point du jour, retentissent les laudes : cela équivaut vaguement à notre 4h du matin. Vous vous levez, et admirez à votre aise le lever du soleil après un fortifiant déjeuner de binnes au lard et de patates. Puis vous prenez vos cliques et vos claques et vous partez, parce qu’il faut être rendu au bureau, assis devant son ordi, pour la première heure du jour, vers 6h du matin, ou l’on sonne prime. À tierce, vers 9h, vous avez déjà super faim, mais vous n’avez droit qu’à une pause café; il faudra attendre sexte, le milieu du jour (donc vers midi), pour dîner. Puis, comme d’habitude, à none, autour de 15h, vous avez une grosse panne d’inspiration et c’est le moment d’aller se chercher un autre café en face, parce qu’il faut bosser jusqu’aux vêpres. L’heure vespérale est fixée de façon à ce que vous ayez le temps de faire à souper (c’est à dire le temps pour les moines de dire leurs prières) et de manger, sans avoir à brûler d’huile de lampe. En fait les heures canoniales, c’est comme si notre heure avancée de l’est était réajustée chaque jour, au lieu de juste deux fois par année. Enfin, le ciel, où de grandes bandes roses et orangées traînent encore un peu, porte le son de complies, après lesquelles nul n’a le droit de parler au monastère; pour vous, c’est pas mal l’heure d’aller se coucher.
Sous la tyrannie de Frère Jacques, donc, pas de sangria sur une terasse au soleil, et surtout pas de perte de temps sur internet jusqu’à 1h30 du matin à s’enivrer de connaissances inutiles… C’est pourquoi, lorsque la clarté du jour quitte vos fenêtres de bureau qui s’ouvrent pas, vers 15h30 ces jours-ci, bien que les vêpres ne se fassent pas entendre pour vous délivrer, prenez votre mal en patience! La montre est une maîtresse un peu plus clémente que le clocher.











