Cercle de la connaissance inutile

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Sur la présence incongrue de sept dans septembre

— J’ai vu une affiche bizarre, que mon chum me dit. Sur un restaurant chinois, un grand idéogramme «  » – un 7 chinois –, avec en dessous la mention “Sept”.

— Oui, sept ça veut dire 7.

— Quoi! (Il réagit comme si je venais de proférer le comble de l’absurde.) Mais sept., c’est pas l’abréviation de septembre ? J’étais sûr que ça voulait dire septembre.

— Ahhh, ça pourrait, si c’était pas écrit en dessous d’un gros 7 chinois. Sept et sept. s’écrivent pareil, mais n’ont rien avoir ensemble. (mens-je avec conviction…)

— …et octobre, novembre, décembre n’ont rien avoir avec 8, 9, 10?

— Ohhhhhhh! Les derniers mois sont numérotés de 7 à 10!

Encore une fois, l’étudiant enseigne au professeur. « Enseigne » est un euphémisme : je suis éblouie !

On se rend rarement compte de l’absurde de sa propre langue. Jusqu’à ce qu’on ait à l’expliquer à quelqu’un.

Les Romains sont un peuple militaire : leur année débute au moment où l’on reprend la guerre. Les lecteurs d’Astérix l’auront remarqué, les Romains se battent en sandales. Ils attendent que la neige fonde, et donc, leur année débute à la première nouvelle lune du printemps, en mars.

Les noms des quatre premiers mois honorent des divinités : en mars on fait la guerre (Mars), en avril on fait l’amour (Aphrodite), en mai on fait pousser le blé (Maïus), en juin, on se marie (Junon). Les mois qui suivent s’appellent #5, #6, #7, #8, #9, et #10.

Et après décembre ? Après, il n’y a rien. Quand le calendrier finit, il reste une cinquantaine de jours qui ne comptent pas, et ils ne sont ni nommés, ni comptés, sauf les six jours avant le nouvel an (les calendes), qui eux sont des jours de festivités numérotés de -6 à -1.

En 2012, il faudra ajouter un jour au calendrier. Nous célébrerons donc le jour -6 deux fois. Année bissextile, comme dans moins six, bis.

C’est Jules qui a décrété que l’année devrait toujours comporter 365 jours, et en ce faisant, dut ajouter janvier (Janus, dieu des portes) et février (Februa, dieu de la mort) au programme. Ah, et puis tant qu’a y être, le joli mois de quintilis est renommé en son honneur, juillet. Avec l’année solaire régulière de César, le nouvel an, le 1er mars, ne tombait plus toujours sur une nouvelle lune, mais les célébrations de la nouvelle année se pratiquaient encore selon les lunaisons, vers la fin mars, même parfois début avril…

Auguste est venu, un peu avant la naissance de Jésus, réajuster les choses de plus belle, particulièrement cette tendance qu’avait son peuple à faire trop de partys d’année bissextile, ce qui avait quelque peu déréglé les saisons. Le froid et le beau temps suivirent dès lors leur cours normal et pour l’en féliciter on donna à l’Empereur non seulement son nom au mois d’août, mais puisqu’Auguste méritait autant de jours que Jules, on lui ajouta aussi un jour, qui fut retiré à février.

Jusque là, septembre était toujours le septième mois, et il l’est resté plus ou moins jusqu’en 1582. C’est l’année du lancement officiel de notre calendrier grégorien en Europe, qui retire 3 jours bissextiles par 4 siècles, pour plus de précision. On s’en fout.

Mais c’est aussi avec l’implantation du calendrier grégorien qu’est officiellement et définitivement abandonnée la date du nouvel an militaire et agricole, en mars, et qu’elle est remplacée par celle du nouvel an politique et fiscal, le 1er janvier. CQFD.

Quelques éberlués rebelles continuent cependant à marquer le « vrai » nouvel an aux alentours de l’équinoxe, en se donnant de faux cadeaux et des invitations à des fêtes inexistantes. April fools.

Les cartes à jouer ont des prénoms!

Les valets s’appellent:

  • Lahire
  • Lancelot
  • Hector
  • Ogier

Les dames:

  • Judith
  • Argine
  • Rachel
  • Pallas

Et les rois:

  • Charles
  • Alexandre
  • Jules
  • David

Une partie de notre cerveau est dédiée spécifiquement aux petits bonhommes.

Oliver Sacks le dit (à 13:50): « Il y a une autre partie du cerveau qui est spécialement activée quand on voit des bonhommes. Elle est activée quand on reconnaît des bonhommes, quand on dessine des bonhommes, et quand on en hallucine. C’est très intéressant que cela soit spécifique. »

L’incroyable Hollandais Non-Volant

Tout en lisant les nouvelles du sport épicées à la connaissance inutile de mon héros Jean Dion, je suis tombée ce matin sur ce fait tout à fait incroyable:

[...] l’Américain Johnny Spillane, inscrit au combiné nordique — ski de fond plus saut à ski —, éprouve une sainte trouille de… voyager en avion. «Je déteste ça», dit-il. «Je m’assois et je souffre. Depuis l’instant où les roues quittent le sol jusqu’à celui où elle se posent, je n’ai aucun plaisir.» Et pourtant, il aime voler avec pas d’aéronef.

La peur de voler porte aussi les noms erophobie, aviatophobie, aviophobie ou pteromechanophobie. Comme quoi, même si on a peur de quelque chose, on peut demeurer prétentieux. Fiou! J’ai failli devoir rester humble, là… un petit moment, j’ai eu peur.

Outre Johnny Spillane, le Hollandais Non-Volant, Dennis Bergkamp, est fort reconnu mondialement pour son incroyable peur de voler. Ce joueur de soccer d’un calibre si élevé qu’il donne la frousse aux acrophobes souffrait tant d’avoiphobie qu’il refusait carrément de jouer un match s’il fallait s’y rendre en avion. Les distances européennes étant plus raisonnables que, exemple, Montréal-Vancouver en auto, il a quand même réussi à représenter son pays à la Coupe du Monde de 1994 et 1998, mais il a dû déserter son équipe nationale (qui porte le surnom de «Flying Dutchmen») lors du Mundial de 2002 qui se déroulait au Japon et en Corée. Il aurait pu faire le trajet avec le présumé capitaine du légendaire vaisseau fantôme, le Hollandais Volant, si ce dernier n’était pas disparu mystérieusement avec son navire et son équipage vers la fin du 17e siècle…

La légende veut que le capitaine Barend Fokke et son équipage aient étés bannis à errer indéfiniment sur les mers dans leur vaisseau fantôme après un pacte fait avec le démon. En effet, Fokke pouvait effectuer le trajet entre la Hollande et l’île de Java en seulement trois mois et quatre jours. En 1678, ça sentait le peu catholique. Wikipédia ajoute:

En outre, Fokke était, parait-il, extrêmement laid, ce qui ajoutait à la crédibilité d’un pacte infernal[2].

Après la ténébreuse disparition de son bâtiment entre deux mers, de nombreuses apparitions de vaisseaux volants lui furent attribués, souvent près du cap de Bonne Espérance en Afrique de Sud, mais souvent aussi au dessus de la Mer du Nord. Les marins, qui percevaient cette vision comme un mauvais présage, s’écriaient alors «Fokke, le Hollandais Volant!». Plus tard, la cote de popularité du Hollandais Volant diminua lorsque ces mêmes apparitions furent attribuées aux martiens.

Nous savons aujourd’hui que les vaisseaux fantômes existent. Il s’agit d’un phénomène de réfraction de la lumière près de l’horizon, lorsque la température sous la ligne de vision est inférieure à la température au dessus. Dans certaines conditions, cela permet de voir des objets qui sont derrière l’horizon apparaître dans le ciel. Si, de plus, la lumière doit franchir de grandes bandes d’air dont la température (et donc l’indice ce réfraction) varie beaucoup, l’image apparaîtra déformée, et en mouvement constant. Ce type d’illusion d’optique est connu sous le nom de Fata Morgana. Fata Morgana est le nom donné à Morgane dans la traduction italienne de la légende arthurienne. Mais je digresse…

Flying Dutchman par George Grie

Célébrités inconnues: Walter Frederick Morrison

image shamelessly stolen from the BBC

Walter Fredrick « Fred » Morrison, inventeur du Frisbee, est décédé le 9 février dernier à l’âge de 90 ans. L’affaire s’est appellé Whirlo-Way, Flyin-Saucer et Pluto Platter avant de devenir un Frisbee. Levons une assiette à tarte en son honneur. Cheers, monsieur Morrisson!

Fèves savantes

A comme dans « vache ».

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J’ai un tout petit souci de rien du tout concernant la phase « Pourquoiiii? » de mon Petit Prince de la Connaissance Inutile : de un, à 3 mois il est déjà tellement curieux que pour ne rien manquer, il se force à ouvrir les yeux même en pleine phase de sommeil paradoxal (quand les yeux tournent super vite, là), ça lui donne l’air un tout petit peu possédé; de deux, à fortiori, parce que la maman du Petit Prince en question n’a jamais gradué de sa propre phase « Pourquoiiii? ».

Si ma mère avait répondu autre chose que « Parce que. » aussi… Mais elle, à l’époque, n’avait pas de pads ni de pods branchés en permanence sur Wikipédia. Maintenant, j’ai enfin les moyens d’étoffer un peu les mille « Parce que. » de mon enfance…

J’ai déjà demandé aux grands, entre autres, pourquoi les lettres ont la forme qu’elles ont; pourquoi, au lieu de faire un triangle avec deux pattes, on ne ferait pas une étoile pour les « A ». Moi, je voulais faire des étoiles. Sans le savoir, je faisais des vaches, tout ce temps là.

Oui. Des vaches.

Ce sont les Libanais qui ont décidé ça. Vous souvenez-vous d’Épidemaïs, le marchand Phénicien qui donne une poche de thé aux Gaulois dans Astérix chez les Bretons? C’est son ancêtre, Eplu Chet, qui, par un petit matin méditerranéen autour de 1000 ans avant que Jésus ne naquît, décide de faire l’inventaire des choses exotiques que sa flotte berce entre Byblos et Tripoli. Il a du thé chinois, des pistaches perses, des baklavas babyloniens, de la potion magique gauloise, du calmar séché crétois, des clémentines berbères,… et il se dit « Y’a ben des Orisis de limites à tout dessiner! Surtout qu’aucun de mes clients n’écrit de la même manière. M’en va pas me taper les centaines d’idéogrammes en usage dans chaque port ou je jette l’ancre! Moi ça fait déjà, genre, 1000 ans que je dessine simplement les sons des mots de ma langue à moi, le phénicien, pis that’s it that’s all! (comme diraient les Bretons). Tout le monde a juste à faire pareil! » Ce que tout le monde fit.

Étonnamment, l’idée incandescente de l’écriture phonétique avait germé dans plein de têtes avant celles des Phéniciens, mais personne ne l’avait trouvée bonne. Les Chinois et les Égyptiens, par exemple, avaient déjà des symboles purement phonétiques, mais les érudits de l’époque considéraient avec grand mépris un système d’écriture tellement facile que n’importe quelle fille en congé de maternité pourrait s’en servir pour écrire des futilités pareilles. Les Phéniciens, eux, n’avaient pas autant de scrupules, tant que ça aidait à faire un bon deal. Leur « alphabet » est vite devenu très en vogue partout autour de la Méditerranée : le grec, le cyrillique, l’hébreu, et l’arabe modernes en descendent tous. Bientôt même ces sauvages d’Étrusques avaient leur version, adaptée aux sons de leur langue. Ça leur a été utile après pour documenter la fondation de Rome, leurs désirs de domination mondiale, et la recette des linguine al vongole.

La forme des lettres phéniciennes, c’est l’ancêtre d’Eplu Chet, Blēdinddʾencānn, qui, pour tuer le temps sur son navire entre Memphis et Tyr, il y a 4000 ans, a décidé tout ça. (On appelle le prototype de Blēdinddʾencānn alphabet protosinaïtique, puis plus tard protocananéen). Un homme pragmatique comme lui, il n’était pas pour réinventer la roue. En fait, comme il connaissait déjà pas mal d’hiéroglyphes égyptiens, il se dit tout simplement : « J’ai besoin de représenter le son ‘Aaaaa’. Qu’est-ce qui commence par A? Vache! Bien sûr! » Lui il appelle ça « ʾalp » une vache, et ses arrières petits-fils phéniciens appelleront ça « ʼāleph ». « Et puis, B comme dans, comme dans… maison! (bēth) »

C’est exactement comme si les blocs pour bébés, vous savez, ceux avec un A vert et un avion bleu sur le côté, un B rouge et un ballon jaune, comme si en fait il n’y avait que le dessin; ou plutôt, comme si le dessin et la lettre ne faisaient qu’un. C’est ça l’alphabet : c’est des blocs pour bébés phéniciens.

Évidemment, là vous voulez faire votre prénom en dessins, hein! Je le savais! Vous avez des quêtes tellement futiles.

Voiiiiiiilààà :

alphabet romain »»» étrusque »»» phénicien »»» protocananéen »»» égyptien »»» sens original
A vache, taureau
ʼāleph
B maison, cottage
bēth
C chameau, ou bâton
gīmel
D soit poisson ou porte
dāleth
E hourrah! (ou fenêtre)
F un autre dérivé de wāw, comme V, donc crochet ou gourdin
G G est une variante du C latin, donc chameau ou bâton
H mur, clôture
ḥēth
I bras et main
yōdh
J J est un dérivé du I latin, donc un bras avec une main
K main (paume)
kaph
L aiguillon: bâton qui pique pour mener le bétail
lāmedh
M eau
mēm
N serpent
nun
O oeil
ʼayin
P soit bouche ou courbe
Q soit singe ou chas
qōph
R tête
rēš
S dent ou soleil (l’Uraeus)
šin
T marque, signature
tāw
U variante de V, donc crochet ou gourdin
V crochet ou gourdin
wāw
W W est littéralement un double V, donc 2 crochets ou 2 gourdins
X poisson ou pilier
sāmekh
Y Y est un emprunt aux grecs (upsilon) qui vient du wāw phénicien, donc crochet ou gourdin
Z arme ou menottes
zayin

Eau, vache, tête, bras et main, hourrah! Je suis tout à fait satisfaite.